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Un cargo. Les cales bourrées de fûts de déchets industriels. Ca vient tout droit des pays dits, justement, industriels . Un cargo comme d’habitude, battant pavillon de la planète Xylon, commandé par un capitaine Vénusien, appartenant à un consortium Pétrodollardo- Fondepensionniste, bref, une poubelle qui doit rapporter du fric mais surtout pas en coûter en débilités sociales ou écologiques. Soyons sérieux, on est pas une entreprise philanthropique.
Mais vous savez ce que c’est, la merde, on veut bien la produire, c’est même indispensable à l’évolution du Monde dans la voie sacrée du Progrès, on va quand-même pas revenir à l’ère de la bougie, (ça, c’est l’argument qu’on balance à quiconque ose proposer un début de commencement de réflexion sur une possible éventuelle gestion intelligente des ressources de la planète) mais pour ce qui est de s’en débarrasser, plus c’est chez les autres, mieux c’est et le plus loin possible, ça nous obligerait . Mais des qui veulent bien accepter comme ça la merde des autres, ça court pas les rues, les gens sont si égoïstes, si c’est pas malheureux, ma pov’ dame !!! Alors faut chercher loin , vraiment loin, jurer que c’est pas plus méchant que de la farine ou de l’eau en poudre, ce qu’on transporte là, que ça pourrait même être dilué à la place du lait dans le biberon des enfants, que tiens, si on a pensé à eux pour s’en défaire c’est vraiment par pure charité, pour leur faire gagner un peu de fric , dans les un dollar les dix tonnes, on est pas des chiens, mais bernique, que dalle, les rastaquouères, y z’en veulent pas, de votre petit déchet ménager, tous des fieffés, tous des sans cœur, et notre cargo, qu’est-ce qu’on en fait de notre cargo ?
Ben eux, y se sont pas grattés ! Allez, Hop ! en pleine nuit, avec la complicité de quelques ordures locales ou tarés finis, y vous descendent tous les fûts à terre, un camion par-ci, un camion par-là, et que j’vais te vidanger le poison du diable sur la plage, dans une rue déserte, une cour d’école, un bout d’jardin, une rue en pente. Et ni vu ni connu, mission accomplie, Chef, vos bidons, y z’ont jamais existé. On peut reprendre la mer. Ah, les cons, on les a bien baisés !
Ca oui, on peut le dire. Une ville entière délibérément « pestiluée ». Parce que depuis ce jour, on meurt à Abidjan, on crève empoisonné, on a les veines qui pètent toute seules, les poumons qui se ratatinent, les yeux vitrifiés, cramés.
Tout ça pour notre bien-être à nous. Notre bonheur à nous. Le confort de notre petit Paradis à nous. Pour que tournent rond nos chers moteurs ( « -d’un silencieux, je vous dit que ça, ma chère ! » ), pour nos petites bombinettes anti-mouches anti-rides anti-chaud anti-froid anti-tiède anti-voleurs anti-violeurs anti-dépression anti-tout (on est jamais assez précautionneux) , pour qu’à chaque coin de tête de gondole nous puissions trouver sans stress le produit qui le produit que le produit si machin si tout… Le Produit !
Pour nous !
Et j’entends rien. Pas un murmure, pas un coup de gueule. C’est vrai qu’on a notre 11 Septembre, qu’on est à pleurer nos morts à nous, vous savez, ceux de ces fameuses Tours d’Affaires, ces Affaires qui consistent, entre autres, à affréter des navires poubelles qui…Ces Affaires dont on nous fait croire qu’elles consistent à construire pour Nous le Paradis terrestre au quotidien.
Et je me tourne de tous côtés, voir si ça bouge, c’est pas possible, voir si ça hurle au scandale, du côté des artistes, surtout, par une espèce d’espoir dans la sensibilité à fleur de peau des âmes artistiques.
Et rien ! Et rien ! A deux ou trois exceptions près, on ne me donne à partager que du beau, que du propre, que du pimpant. Peut-être par instinct de survie ? Parce qu’on ne peut pas vivre constamment dans la douleur ? Qu’il faut bien créer du beau pour contrebalancer la triste vérité de l’état du monde ? Je sais pas, j’ai pas de réponses mais tout cela me rend vraiment triste.
Texte déposé dans le jeu du « Grand Tourniquet… »